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La pensée de Balzac
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Depuis le Balzac d'E.-R. Curtius (1923), toute une famille de la critique balzacienne accorde la première place, dans l'interprétation de l'œuvre, à la réflexion théorique, aux idées, voire au système de pensée de l'auteur. Pour M. Bardèche, cet aspect est essentiel et fondateur. Pour P. Nykrog, A. Allemand, H. Gauthier et Max Andréoli, la philosophie de Balzac fournit le meilleur principe d'explication de La Comédie humaine.

 

La curiosité de Balzac pour la philosophie et pour la science est attestée. Selon le témoignage de sa sœur Laure, Balzac suit à dix-sept ans, en même temps que des cours de droit, des cours de philosophie à la Sorbonne (ceux de Victor Cousin ?), et des cours au Muséum. En 1818-1819, il commence à rédiger un essai sur l'Immortalité de l'âme, où se perçoit l'influence du matérialisme unitaire de La Mettrie. En 1819, il prend des notes sur Descartes et Malebranche, rédige une Dissertation sur l'homme, où il réfléchit, en particulier, sur le phénomène des langues.

Il aura longtemps en vue un Essai sur les forces humaines. On a vu comment aux Romans et contes philosophiques de 1831 succèdent Nouveaux Contes philosophiques en 1832, et Études philosophiques en 1834, destinées à constituer le deuxième étage de l'édifice. Parmi celles-ci, une place déterminantes doit être accordée aux trois derniers ouvrages qui formaient en 1836 Le Livre mystique. En effet, c'est dans cet ensemble que la « pensée » de Balzac semble s'exprimer de la façon la plus théorique, la moins mêlée de fiction : ce sont Les Proscrits,Louis Lambert et Séraphîta. Mais il ne faut pas pour autant négliger quelques textes essentiels, c'est-à-dire, outre l'Avant-propos de 1842, Les Martyrs ignorés (1837) - une des œuvres ébauchées - et la Théorie de la démarche (1833). Même si sa connaissance est plutôt de seconde main, l'intérêt de Balzac pour Leibniz apparaît très tôt et ne se dément jamais.

Celui qu'il nomme « le plus beau génie analytique » dans la Théorie de la démarche le retient, dès l'Avertissement du Gars en 1828, en tant que penseur unitaire : l'auteur, écrit-il, est comme un « miroir concentrique de l'univers », expression que l'on retrouve dans la Préface de La Peau de chagrin en 1831 : « [l'écrivain] est obligé d'avoir en lui je ne sais quel miroir concentrique où, suivant sa fantaisie, l'univers vient se réfléchir ». L'aspiration à la synthèse, mais liée à l'analyse, est donc première chez Balzac. Elle est confirmée par sa curiosité à l'égard de Needham (dont on sait combien il avait retenu l'attention de Diderot). Needham croyait à la « force végétative » présente dans tous les êtres et songeait déjà à l'unité de composition. De même La Mettrie, un des penseurs inspirateurs de Balzac, écrivait dans L'Homme machine : « Il n'y a dans tout l'univers qu'une seule substance diversement modifiée. »

Chez les naturalistes, Balzac allait trouver ce qu'il dit être l'« idée première de La Comédie humaine », qui lui « vint d'une comparaison entre l'Humanité et l'Animalité ». C'est à l'imitation des naturalistes que Balzac allait pratiquer le classement de ses personnages en genres et en espèces, en types dûment inventoriés, différenciés et apparentés. Premier à tous égards des naturalistes inspirateurs : Buffon. Chez Buffon, Balzac s'attache à l'idée de l'homo duplex, qu'il fera sienne. Et Buffon, pour reprendre les termes de Goethe dans un article datant de 1832, « avait pressenti la grande et abstraite unité dont se rapproche Geoffroy ». Sans doute, ce n'est pas avant 1835 que Balzac rencontre Geoffroy Saint-Hilaire, et c'est à ce moment seulement qu'il adopte explicitement ses thèses sur l'unité de composition. Avant cette rencontre, il paraissait être le zélateur de Cuvier, le tenant des conceptions analytiques, l'ennemi de Geoffroy Saint-Hilaire. C'est à la manière de Cuvier que Louis Lambert pratique l'anatomie comparée. Dans Entre savants, le baron Total est, comme Cuvier le « promoteur des divisions absolues. Il est analyste », alors que le professeur Des Fondrilles, tout comme Geoffroy Saint-Hilaire, en tient pour la synthèse. Mais Balzac ne dissocie pas totalement les deux savants : il perçoit que, depuis Buffon et Bonnet jusqu'à Geoffroy Saint-Hilaire via Cuvier, il n'y a pas rupture absolue. En réalité, chez Balzac, il n'existe jamais de complète dissociation entre l'analyse et la synthèse.

Cuvier
Cuvier
Et c'est bien de Cuvier l'analyste qu'il écrit, dans son Traité de la vie élégante, que, dans ses recherches d'anatomie comparée, il avait « révélé les lois unitaires de la vie animale ». Mais, dans les thèses formulées par Geoffroy Saint-Hilaire, Balzac trouve la confirmation scientifique de ses idées propres sur l'unité. Gall et Lavater vont apporter de l'eau à son moulin. Gall, l'« homme aux bosses », l'anatomiste et physiologiste allemand, a créé la phrénologie. Lavater, théologien suisse, philosophe et poète, a inventé la physiognomonie. L'un et l'autre fournissent à Balzac une méthode et un discours métaphorique, sinon une science ; ils permettent à l'écrivain de dire le moral par le physique, de paraître découvrir la vraie nature des personnages en les décrivant si minutieusement, alors qu'il en exprime, par ce moyen, la réalité une et globale, alors qu'il fait de cette description une des pièces maîtresses de son symbolisme créateur et de sa poétique romanesque. Mais Balzac n'avoue pas la fonction poétique de cette science : selon lui, Lavater a inventé une « véritable science ». Et chaque personnage est doté à l'occasion par Balzac de cette « science » physiognomoniste, telle maman Vauquer, dansLe Père Goriot, qui diagnostique le fort tempérament de Goriot à partir de son nez, qu'il avait fort développé. Universalis