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Les pensées qui ont influencé Balzac
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On pourrait relever la vive curiosité de Balzac à l'égard des physiciens comme Galvani ou Volta, des chimistes comme Berzelius, et, en général, à l'égard de toute la science de son temps. Dès l'origine, Balzac lui-même et un grand nombre de ses personnages manifestent un insatiable « besoin de connaître ». De ses premiers héros jusqu'à Louis Lambert se repère un même souci faustien. Dès lors, comment concilier avec cette constante aspiration à la connaissance scientifique l'intérêt de Balzac pour les adeptes du mysticisme et de l'illuminisme ? Comme l'écrit Madeleine Ambrière-Fargeaud (Balzac et « La Recherche de l'Absolu »), « Balzac a manifesté une prédilection, parmi les naturalistes, pour ceux qui étaient en même temps des philosophes et même des voyants, et parmi les mystiques, pour ceux qui « voyaient » le monde et l'expliquaient de manière rationnelle et scientifique ».

 

Nous sommes ici à la source d'une pensée bien balzacienne, qui vise un but unique par des voies apparemment opposées, et qui tend à faire coexister les contraires dans une visée de totalité. Balzac matérialiste ? Oui, mais en même temps spiritualiste. Balzac positiviste ? Oui, et, dans le même temps, mystique. Coexistence des contraires qui doit s'entendre sans le moindre réductionnisme, sans que cette pensée cède à un quelconque éclectisme signifiant réduction des extrêmes ou scepticisme conciliateur.

Une semblable orientation pousse Balzac vers Swedenborg, le théosophe suédois que lui avait révélé Édouard Richer ; il ne devient pas théosophe à la suite de Swedenborg, mais il rencontre en lui un même souci de découvrir les causes dernières et de percevoir l'unité du grand et du petit, de l'origine et de la fin, de la terre et du ciel. Cette orientation à la fois religieuse et scientifique séduit Balzac beaucoup plus que celle de Mesmer et de son magnétisme purement rationnel, beaucoup mieux que celle de Saint-Martin et de son indifférence à l'égard de la science. Dans Swedenborg, Richer a découvert une idée qui deviendra une idée balzacienne : « L'univers visible est lié par une union indissoluble à l'univers immatériel, le tout est un par essence et varié par nature » (La Nouvelle Jérusalem). Le mysticisme swedenborgien permet l'accord, toujours souhaité par Balzac, entre l'esprit et la matière, entre l'âme et l'ordre du monde.

L'influence de la pensée philosophique et scientifique du XVIIIe siècle ou du début duXIXe siècle se combine peu à peu avec celle des penseurs politiques et sociaux, au premier rang desquels se situe Bonald, le « philosophe de l'Aveyron ». D'abord diffuse, cette influence se précise après 1840, à l'époque où l'écrivain rédige son Catéchisme social, où il écrit l'Avant-propos de La Comédie humaine.

On connaît la célèbre phrase : « J'écris à la lueur de deux Vérités éternelles : la Religion, la Monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament... » Balzac qui, avant 1830, avait été assez profondément marqué par la pensée de Rousseau, qui manifestait certaines tendances libérales et républicaines, avait espéré que la révolution de 1830 amènerait au pouvoir une jeunesse trop longtemps écartée des affaires par une véritable gérontocratie. Mais Juillet l'a profondément déçu, comme en témoignent avec acuité les Lettres sur Paris, parues en 1830-1831. En 1832, il adhère au parti légitimiste et sa pensée s'oriente dans le sens des principaux inspirateurs de ce parti, en tête desquels Bonald. Comme lui, il se voudra « instituteur des hommes », et il estime nécessaire de contribuer à l'amélioration de l'homme dans le cadre de la société. Car l'homme, au contraire des animaux, écrit Bonald, naît imparfait, mais perfectible. Or, selon le mot de Benassis dans Le Médecin de campagne, « le christianisme est un système complet d'opposition aux tendances dépravées de l'homme ». On ne saurait toutefois réduire la « pensée » de Balzac aux systèmes idéologiques professés par ses personnages, ni à certaines de ses déclarations et proclamations politiques, morales et religieuses.

Édouard Richer
Édouard Richer
Comment expliquer, sinon, l'intérêt manifesté par Marx ou par Engels pour l'analyse économique et sociologique qu'il poursuit dans son œuvre ? On peut relever des « concepts clés », comme l'a fait Per Nykrog, ou des « schèmes », comme Max Andréoli. Mais peut-on parler de « système » comme ce dernier ? Oui, si l'on donne à ce mot sa valeur originelle : un tout constitué par des éléments qui se connectent les uns aux autres. Non, si l'on donne au mot son sens sclérosant et appauvrissant d'idéologie constituée donnant réponse à tout.
Oui, s'il s'agit d'une tension, d'une visée organisatrice à l'intérieur d'un monde complexe et varié : les propos que Félix Davin prête à Balzac dans l'Introduction aux Études de mœurs au XIXe siècle sont éclairants, car, en disant qu'il « faut être un système », Balzac entend qu'il faut posséder « un but quelconque », qu'il faut être « architecte », que l'unité de l'œuvre, c'est « d'être le monde », donc synthétique, mais en même temps d'être « une œuvre souple et toute d'analyse ». Rien de plus opposé, donc, dans ce système, à l'esprit de système. Comme l'écrit excellemment Félix Davin, ce qui doit être recherché dans l'œuvre de Balzac, c'est « la science inconnue dont la pensée conduit l'auteur malgré lui ». Universalis
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