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Honoré de Balzac : la Comédie Humaine
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L'idée de La Comédie humaine ne vient à Balzac qu'en 1840 : sous ce titre général figureront tous les romans écrits depuis 1829 et tous ceux qui vont s'écrire jusqu'en 1847. Proust a magnifiquement parlé, dans La Prisonnière, de la découverte relativement tardive par Balzac de l'unité de son œuvre : « illumination rétrospective », « unité qui s'ignorait, donc vitale, et non logique, qui n'a pas proscrit la variété, refroidi l'exécution » (À la recherche du temps perdu, édité par J.-Y Tadié, La Pléiade, t. III, p. 666). Le grand fleuve met quinze ans à tracer avec précision l'emplacement de son lit, à canaliser avec force et souplesse son immense coulée.

 

Le premier roman signé « Honoré Balzac », c'est Le Dernier Chouan, publié en 1829 (ce roman deviendra Les Chouans en 1834), cependant que, la même année, paraît laPhysiologie du mariage, « par un jeune célibataire ».

En 1830, La Mode publie El Verdugo, dans sa livraison du 30 janvier : c'est la première œuvre signée « Honoré de Balzac ». En 1830, encore signées « Balzac », paraissent lesScènes de la vie privée, six nouvelles dont le thème est l'échec, toujours semblable, toujours varié, de la « vie privée » : ce sont La VendettaLes Dangers de l'inconduite (qui deviendra Gobseck), Le Bal de SceauxGloire et malheur (qui deviendra La Maison du chat-qui-pelote), La Femme vertueuse (qui deviendra Une double famille), La Paix du ménage. Dès cette année 1830 se trouvent inventés le mot, l'usage, le principe desScènes. Les Scènes de la vie privée se gonfleront de beaucoup d'autres nouvelles et de maint roman. La section comprendra vingt-sept titres, dont Modeste Mignon, écrit en 1844. Dans la même année 1830, paraissent plusieurs contes ou nouvelles qui ne ressortissent nullement au genre des Scènes :

ces œuvres, par exemple L'Élixir de longue vie et Sarrasine, sont encore indépendantes, elles restent en attente de rubrique, jusqu'au jour où l'idée de la rubrique appropriée sera née.

À la fin de septembre 1831, un certain nombre des titres isolés de 1830 se regroupent avec La Peau de chagrin, « roman philosophique » paru le 1er août, et quelques autres nouvelles parues en revue au cours de cette année 1831, soit douze contes en plus de La Peau de chagrin : l'ensemble est mis en vente sous le nom de Romans et contes philosophiques.

En 1832, parallèlement à des publications isolées (La Femme abandonnéeLa Transaction, futur Colonel Chabert), non encore intégrées à ces Scènes, une deuxième édition des Scènes de la vie privée paraît en 4 volumes, ainsi que de Nouveaux Contes philosophiques (dont Louis Lambert).

En 1833, nouvelle étape : Balzac signe un contrat pour la publication des Études de mœurs au XIXe siècle, comprenant, outre Scènes de la vie privéeScènes de la vie de province et Scènes de la vie parisienne. La première livraison, composée du début desScènes de la vie de province, paraît en décembre, avec, inédits, Eugénie Grandet etL'Illustre Gaudissart.

1834 constitue un moment décisif. De même que les Scènes, nées en 1830, se sont étendues, ordonnées, systématisées en 1832, les Études, nées en 1833, se diversifient et se classent selon un système d'ensemble en 1834. La lettre du dimanche 26 octobre 1834 à Mme Hanska révèle que le plan d'ensemble de l'œuvre à venir est déjà au point.Études philosophiques, intitulé calqué sur Études de mœurs, remplace Romans et contes philosophiques de 1831. Le troisième volet s'appellera Études analytiques. L'édifice aura la forme d'une pyramide : en bas, les Études de mœurs représentent les « effets sociaux » ; les Études philosophiques forment la « seconde assise » et indiquent les « causes » ; les Études analytiques recherchent les « principes ». « Et, sur les bases de ce palais, moi enfant et rieur, j'aurai tracé l'immense arabesque des Cent Contes drolatiques » (Lettres à Mme Hanska, t. I, p. 270). En décembre paraît la première livraison des Études philosophiques : l'Introduction, signée Félix Davin, mais d'une plume que guide le plus souvent la main de Balzac, expose l'économie des diverses Scènes déjà en place.

La Comédie Humaine
La Comédie Humaine
Chaque groupe doit correspondre à un âge de la vie humaine : les Scènes de la vie privée illustrent « des fautes commises moins par volonté que par inexpérience des mœurs et par ignorance du train du monde » ; les Scènes de la vie de province sont consacrées à l'âge mûr, « cette phase de la vie humaine où les passions, les calculs et les idées prennent la place des sensations, des mouvements irréfléchis » ;
enfin, lesScènes de la vie parisienne décrivent la vieillesse, ce moment où « les passions ont fait place à des goûts ruineux, à des vices ». À cela s'ajoute l'annonce des Scènes de la vie de campagne et des Scènes de la vie politique. Il ne manquera plus que les Scènes de la vie militaire, qui ne verront le jour qu'en 1845 et ne comporteront que Les Chouans et Une passion dans le désert. Sans doute, la conception des œuvres déjà écrites et publiées avant 1834 n'avait pas obéi à une vue aussi rigidement planificatrice, mais on peut observer, d'œuvre en œuvre, une sorte de poussée qui suit son cours puissant en se canalisant sans cesse davantage. Des rectifications font souvent migrer, au fil des éditions, les ouvrages d'une section à une autre : La Recherche de l'Absolu, rangée dans les Scènes de la vie privée en 1834, figure dans les Études philosophiques en 1845 ;Sarrasine, œuvre présente dans les Romans et contes philosophiques en 1831 et en 1833, prend place dans les Scènes de la vie parisienne en 1835.

À la charnière de l'année 1834 et de l'année 1835, dans Le Père Goriot, se met en place une découverte capitale, celle des personnages reparaissants. Sans doute Balzac avait déjà fait reparaître plusieurs personnages, dont Henri de Marsay, dans les trois romans qui composent l'Histoire des Treize ; Pauline de Villenoix figurait dans Le Curé de Tours et dans Louis Lambert. Mais l'application du procédé restait d'une ampleur très limitée. Dorénavant, Balzac unifie son œuvre en débaptisant un certain nombre de personnages des romans publiés depuis six ans et en les rebaptisant, en leur donnant le nom des personnages qu'il vient de créer. Jean-Frédéric Mauricey, dans L'Auberge rouge, devient donc le banquier Jean-Frédéric Taillefer. Dans l'édition Delloye et Lecou de La Peau de chagrin en 1838, tel anonyme devient Rastignac et un personnage « réel » comme le docteur Prosper Ménière devient Horace Bianchon. Désormais, des liens se tissent d'un roman à l'autre, à la faveur de ces réapparitions, des échos surgissent, qui donnent, grâce à des éclairages nouveaux, des dimensions insoupçonnées aux personnages. Un roman nouveau mobilise des souvenirs d'un roman plus ancien, qui sont parfois des anticipations de destinée ; car l'ordre de la création peut épouser l'ordre chronologique de la fiction et donner une suite à une destinée déjà amorcée. Mais aussi, un nouveau roman peut donner un passé à un personnage que l'on avait lu d'abord à une étape ultérieure de sa vie. Ce système des personnages reparaissants impose des reliefs mobiles, crée la stéréoscopie vivante, multiplie les apparitions éclairantes, mais aussi les vides qui intriguent, entre les pièces diverses du puzzle des destins.

La peau de chagrin
La peau de chagrin de Balzac
Après 1835, anciens personnages, dans de nouvelles aventures, et personnages nouveaux progressent de conserve. Il seront quatre mille, si l'on prend en compte les anonymes. Certains d'entre eux demeurent les héros d'un seul roman : quelques-unes des figures les plus connues de la fiction balzacienne, le père Grandet, le père Séchard, le père Goriot, le cousin Pons, Chabert ou la cousine Bette illustrent cette catégorie. Toute la biographie de ces personnages tient en un seul livre, alors que pour beaucoup d'autres, la grande majorité, il faut aller de roman en roman pour recomposer une biographie fictive, biographie en relief, et mobile, née de la superposition de trois ordres : l'ordre de la fiction, l'ordre de la création et l'ordre de la lecture. Le champion du nombre des réapparitions est le médecin Horace Bianchon, présent dans une trentaine de romans, mais qui semble voué au rôle de témoin et de catalyseur, sans jamais avoir la chance d'un grand destin romanesque. On peut se faire une idée de la cohérence éclatée des personnages balzaciens en consultant l'Index des personnages fictifs établi par A.-M. Meininger et P. Citron au t. XII de La Comédie humaine dans la Bibliothèque de la Pléiade, répertoire aujourd'hui le plus complet, après ceux, plus anciens, de Cerfberr et Christophe et du docteur Lotte. Cet Index des personnages fictifs côtoie un deuxième Index, celui des personnes « réelles », qui, dans l'ensemble de l'œuvre, sont environ trois mille. En entrant dans l'œuvre romanesque ces trois mille noms de figures historiques ou de personnages appartenant à d'autres fictions donnent aux héros fictifs le poids de la réalité. L'imbrication du monde de Balzac et du monde réel, à la fois systématique et imprévisible, assure à l'un et à l'autre la double dimension de l'historique et de l'imaginaire. Universalis